Culture et (dé)confiture

Avenir du livre : entre nostalgie et lucidité, mon cœur balance !

Comment les moines copistes ont-ils accueillis l’invention de l’imprimerie ? On allait immanquablement leur piquer leur job, la tonsure n’avait pas droit aux Assedics ! Avaient-ils seulement un syndicat ? Gutemberg allait balayer Eadwin. D’aussi loin que je me remémore mes études universitaires, cette évolution pouvait rentrer dans le cadre d’un cycle schumpéterien : une innovation en chasse une autre. Mais peut-on appliquer cet hérétisme à l’avenir du livre tel que nous le connaissons aujourd’hui ? Le e-book va-t-il remplacer nos vieux bouquins ? Les bibliothèques vont-elles disparaître dans les tuyaux numériques de la Toile Internet ? Si l’on ne peut pas avoir d’opinion tranchée, ce sujet de société appelle chez moi une réflexion empreinte de nostalgie (voire de romantisme), de philosophie et peut-être même d’une pointe de lucidité.

S’il n’existe plus de moines copistes, je suis convaincu que e-papier et livre-papier coexisteront. Ce qui est important, à la fois pour le lecteur et le professionnel de la chaine du livre, est de savoir où il met les pieds.

Le premier point essentiel à mes yeux, et qui mettra sans doute tout le monde d’accord : quel que soit son support, le livre repose sur une clientèle non homogène, les lecteurs. Or, si je considère la France, un des berceaux de la littérature s’il en est, force est de constater que les études ne sont pas élogieuses dans ce domaine. Sur la population des 18 à 65 ans (40 millions de personnes), l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme a recensé plus de trois millions d’individus en situation d’illettrisme. Que peut devenir le marché de la lecture si une partie non négligeable de la population est fatiguée après avoir déchiffré dix lignes ? Ce que j’appelle la « mal-lecture », c’est-à-dire le cumul des illettrés et des piètres lecteurs (par absence de goût, par manque de formation,…) avance inexorablement dans les pays occidentaux, alors que les pays en développement accèdent à la culture : mais le numérique sauvera-t-il les uns, sera-t-il accessible aux autres ? Je suis perplexe ! Je voulais éclairer ce point basique : avant de foncer tête baissée, étudions notre marché avec précision. Pour moi, le numérique est destiné, pour ce qui est de son développement de grande envergure, aux niches de l’écrit.

En deuxième lieu, prenons la frange de la population qui cumule le goût de la lecture et les moyens financiers d’assouvir ce luxe, que ce soit pour acheter des livres papier ou numériques. Rien aujourd’hui ne permet de dire qu’elle abandonnera complètement le livre papier au bénéfice du tout numérique. Il existe trois notions fondamentales qu’il ne faut pas ignorer.

  • La relation physique au livre : le toucher, le sentir, l’admirer.
  • La relation psychologique au livre : le posséder, savoir que l’on a aimé ou pas le lire, en garder le souvenir. A l’instar de la relation amoureuse homme-femme, relations physique et intellectuelle sont intimement liées dans le rapport homme-livre.
  • La relation media : le livre papier est à la fois un vecteur de communication (en parler, le prêter, le donner) et un élément de la relation sociale : je possède une bibliothèque complète ou variée, riche ou essentielle, venez découvrir mon univers. De la même façon, lorsque vous êtes invité, un moyen de connaître votre hôte est d’explorer (plus ou moins discrètement) son coin lecture.
Le numérique nous apporte-t-il toutes ces joies ?

Bien entendu, le numérique offre des avantages non négligeables. En premier lieu le stockage quasi infini. Sur ce point, je me demande d’ailleurs si on n’évoluera pas sur le mode des collections interminables de morceaux de musique, que nous agrégeons mais que nous n’écoutons que peu. Ne risquons-nous pas de collectionner plutôt que de se cultiver ? Vous me répondrez qu’il existe aussi des acheteurs compulsifs de livres ! Seulment là il y a à un moment donné un dilemme posé par la place : lire ou donner ! Si vous donnez un livre que vous n’avez pas lu, il finira par servir à quelqu’un…

Ensuite, le numérique possède un avantage non négligeable : celui du partage immédiat. Nous pouvons échanger nos livres et nos écrits numériques, connaître immédiatement les réactions et les opinions d’autres lecteurs, que ce soit au travers de communautés ou pas. Nous pouvons aussi imaginer des livres collaboratifs et évolutifs, sur le modèle des wikis. Mais ce principe peut-il par exemple s’adapter à grande échelle au roman ? Permettez-moi d’adopter un air dubitatif. Par contre le monde scientifique va s’en réjouir. Et s’ensuivra alors toute une problématique juridique : quid de la propriété intellectuelle ? On peut même imaginer que la Défense Nationale y mettra son nez !

Vous l’avez compris, livre et numérique vont cohabiter et leurs frontières seront délimitées par des considérations à la fois psychologiques et juridiques. Doit-on annoncer la fin de la chaine du livre telle que nous la connaissons aujourd’hui ? Des auteurs et éditeurs ont déjà sauté le pas, que ce soit pour faire connaître leur livre papier ou pour l’éditer exclusivement en numérique : voyez l’exemple de publie.net. Les distributeurs auront plus de mal car il va falloir faire un choix judicieux entre ce qui peut avoir du succès en diffusion numérique et ce qui ne l’aura pas. Un métier va naître, celui de responsable de collection numérique. Dans le concert des majors, le petit libraire aura sans doute son mot à dire, si il se spécialise sur des créneaux pointus. On peut imaginer un libraire et un petit éditeur s’unir pour éditer des œuvres du terroir. Dans cette cacaphonie, il faudra impérativement que les Etats jouent les gendarmes. D’abord parce que là comme ailleurs se posera le problème de la censure : pédophiles et autres terroristes tenteront d’exercer leurs talents. Ensuite parce qu’il faudra surveiller la copie pirate à la fois des idées et des œuvres. Si nous ne le faisons pas, il n’y aura plus de production et tout le monde sera perdant. Il faudra aussi veiller à ce que personne ne prenne un monopole (voir le cas de Amazon). Enfin parce que cette cohabitation ne manquera pas de laisser des retardataires sur le carreau : il faudra accompagner cette révolution.

Voilà ! J’ai donc donné mon opinion. Vous pouvez maintenant m’offrir un e-book ! (Je ne vais tout de même pas le payer non plus !)

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Les chiffres de l’illettrisme

Pour la première fois en France une enquête sur les chiffres de l’illettrisme a été menée. Découvrez ici la synthèse des résultats.

Illettrisme : les chiffres (couverture du document imprimé)

Ce sujet est aussi traité chez Aldus, La Feuille, François Bon, de façon éclectique chez Bibliobsession, de manière décontractée chez Desperate Librarian Housewife et bien entendu Marchand de Sel !

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