Le Roman

Ces écrivains aventuriers qui nous influencent.

Au détour des pages de la Toile, on peut parfois découvrir des personnes qui ont une vie suffisamment riche ou variée en évènements familiaux et professionnels pour vouloir partager avec eux des réflexions sur des sujets communs. Il en va ainsi de notre ami voxeur Wil, qui a bien voulu répondre à mes questions portants sur des écrivains voyageurs. Je me suis inspiré de sa note intitulée Voyager c’est vaincre.

Carnets de Pierre – On dit de Joseph Kessel qu’il a compensé la perte de son frère par l’amitié virile qu’il entretenait avec des personnages qui ont frôlé la mort : Jean Mermoz, Antoine de Saint-Exupéry, Henry de Monfreid. T’identifies-tu quelque part à cette démarche ?

Wil – Non, je n’ai jamais été confronté à une telle démarche. Par ailleurs, si on exclut le « risque » de toute vie, celle-ci n’en aura que moins de saveur et débouchera inexorablement sur un vécu insipide. Je ne parle pas du risque physique des casse-cou inconscients mais de celui d’un pari sur une nouveauté radicale qui peut surgir en tout domaine et à chaque instant.

Tous les aventuriers reflètent une part d’asocialité. Pour vivre vraiment sa vie, il faut accepter une certaine « impopularité » au sein de sa famille et du corps social. A ne pas vouloir vivre comme tout le monde, on s’expose souvent à la critique, parfois à l’admiration, quelquefois les deux !

Sans oublier qu’il faut affronter inéluctablement le verdict de sa propre conscience. Une conscience qui porte les stigmates d’une psychologie formatée par une époque et un lieu déterminés (famille, groupe social, culture, éducation, croyances).

Vivre pour vivre implique de sans cesse s’affranchir du jugement des autres et du sien. Dépasser les codes et autres « valeurs » à soumettre à une critique permanente. Garder intacte une curiosité d’esprit, veiller à être en état de disponibilité intellectuelle (curiosité) et spirituelle (conversion) lorsque surgit l’inconnu. La libération de l’être se paie toujours très cher ; la vie exaltante de tous les aventuriers (de corps et d’esprit) l’a été à ce prix !

« Ce pourquoi tu acceptes de mourir, c’est cela seul dont tu peux vivre » (Antoine de Saint-Exupéry).

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CdP – J’apprécie comme toi Henry de Monfreid mais, bien qu’il faille toujours situer l’action d’un homme dans le contexte historique, cet écrivain « tête brûlée » n’a pas caché sa sympathie pour Mussolini. Comment comprends-tu cette ambivalence ?

W – Méfions-nous des anachronismes qui induisent à analyser les comportements et les idées de nos prédécesseurs à l’aune de nos critères actuels (environnement social, culturel et politique).

Là aussi, pour « comprendre » l’attrait qu’avaient les leaders musclés sur les peuples exsangues ou sur des particuliers, il faut replacer cette fascination dans leur contexte psychologique et historique :

L’avènement de Mussolini se situe dans un cadre précis de l’histoire italienne : celui de l’effondrement GENERALISE du monde ancien en 1918. Pour un esprit d’aujourd’hui, la mesure de cet abîme est difficilement perceptible. Seuls ceux parmi nous qui ont vécu consciemment l’effondrement de la France en juin 1940 peuvent en comprendre la portée abyssale : des sociétés entières ont expérimenté un véritable plongeon dans le néant !

Ces deux événements (1918 et 1940) consacrent la disparition d’un « ordre » politique, économique et culturel en place depuis le Congrès de Vienne en 1815 (chute de Napoléon Ier). Un siècle d’identités nationales et de repères sociaux balayé par une folie meurtrière généralisée et monstrueusement sanglante.

Le cataclysme européen de 1918, avec son cortège d’empires broyés et l’apparition de nations nouvelles soi-disant fondées sur une homogénéité ethnique (on verra plus tard l’ineptie de cette conception démente chère à Clemenceau), a vu se disloquer les sociétés anciennes jusque même dans les solidarités familiales.

Aujourd’hui, Mussolini et le fascio sont unanimement condamnés car… l’histoire est passée par là. Mais, en 1922 (marche sur Rome des Chemises noires) le fascisme – et plus tard le nazisme allemand – prétendaient faire table rase de l’ordre européen ancien alors en pleine décrépitude. Ce, en prônant l’avènement d’un monde neuf par l’affirmation d’un pouvoir fort basé sur des solidarités économiques et sociales nouvelles, même les plus contestables : en géopolitique comme dans la nature, le « vide » est en horreur !

Dans un tel contexte, un « jeune homme » des années ’20 (Monfreid mais aussi des héros universels comme Charles Lindbergh) pouvait se laisser séduire par les promesses de « l’ordre nouveau ». Il en sera de même pour les jeunes communistes prêts à bâillonner leur conscience pour l’idéologie stalinienne des années ’30 et bien au-delà. La liste de ceux qui ont été séduits par le Petit Père des peuples est impressionnante !

C’est la raison pour laquelle j’essaie de distinguer les différentes étapes de l’élaboration d’une conscience au cours d’une vie. Comme on disait à Vienne, alors aux portes du « rideau de fer » : quand on est communiste à 20 ans c’est qu’on a du cœur, quand on le demeure à 50 c’est qu’on est con…

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CdP – Alain Gheerbrant n’est pas très connu du grand public. Outre sa connaissance de l’Amazonie, il a écrit un Dictionnaire des symboles. Ceux-ci traduisent l’effort de l’homme pour comprendre et maîtriser son destin. Que penses-tu, et te rapproches-tu de cette démarche originale ?

W – J’ai découvert Gheerbrant pendant mon adolescence dans les années ’60 avec sa célèbre Expédition Orénoque-Amazone (publiée au début des années ’50). Je lui dois de m’être rendu sur l’Orénoque en 1991 ! Pas dans les mêmes conditions ni circonstances mais qu’importe. L’important pour moi, comme je le tenterai à diverses reprises durant mon vécu, était de me mettre volontairement en situation. Souvent au prix de ruptures professionnelles très confortables afin de pouvoir vivre mes rêves de jeunesse. Objectif (presque) atteint !

Quant à savoir si les symboles traduisent notre effort pour comprendre et maîtriser son destin, je reviens à ce que j’écrivais par ailleurs :

Un peu de grec : sumbolon est ce qui unit le tout dans un sens sans cesse à décrypter. Le visible de l’invisible, le réel du rêvé, le haut du bas, le féminin du masculin, le vivant incarné du monde spirituel, etc. Le symbole est ce qui nous relie à une autre réalité : non mesurable, non exprimable, insaisissable, inatteignable par nos cinq sens ou notre raison. A mon sens, le symbole unit la manifestation à l’Essence et le multiple à l’Un…

Comme Janus, le symbole possède son énergie opposée, le diabolos. Il est utile de rappeler qu’en grec, le fameux « diable », est la personnification de la division intérieure, la fragmentation de l’être, son atomisation, un éparpillement qui mène à son anéantissement loin d’un centre unificateur et vivifiant. On pourrait dire que diabolos est l’imitation parcellaire grotesque du sumbolon !

A l’expérience, il me semble que les antiques intuitions des bardes, aèdes, poètes, griots et autres prophètes et auteurs de textes « sacrés » préfigurent les découvertes des explorateurs modernes de la psyché ou ce que l’on nomme plus populairement l’inconscient individuel ou collectif.

Être attentif aux symboles, c’est comme être perméable à l’expression artistique : une manière de penser et d’appréhender le monde et le vivant, non dans sa réalité limitée à ses dimensions mesurables, mais tel qu’on devrait le ressentir, dans son universalité dont la seule limite serait l’infini.

Les symboles ne « parlent » pas de la même façon à chacun. Ils sont signifiants dès lors qu’ils sont exprimés et reçus au sein d’une culture en particulier. Quelques-uns sont universels, d’autres incompréhensibles selon qu’on est d’ici ou d’ailleurs. C’est à chaque fois la question du « sens » qui reste posée. Il me semble en effet que pour mieux comprendre son « destin » chacun doit approfondir le sens que revêt pour soi l’héritage symbolique de sa propre culture ; sans omettre de l’enrichir ou de la confronter à d’autres traditions symboliques.

Pour finir, je ne crois pas que la symbolique aide ou permette une quelconque maîtrise de sa destinée !?

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CdP – Dans ta note Voyager c’est vaincre, tu évoques la spiritualité érémitique. En êtant très pédagogique : qu’est-ce ? Quels sont les écrivains qui s’imprègnent de cette spiritualité ?

W – N’étant ni ascète ni ermite, j’ai néanmoins toujours été fasciné par ces lutteurs de l’absolu ! La première figure biblique de « lutteur » pourrait être le patriarche Jacob qui combattit avec (contre ?) Dieu afin de lui « arracher » Sa bénédiction. On connaît le suite lorsque Jacob sera nommé Israël par Dieu lui-même : Dieu lutte ou lutteur de Dieu…

De ce fait, après des études et une recherche spirituelle très approfondie, j’ai tenté d’aller à la rencontre de ces témoins invisibles qui semblaient être là afin de témoigner que l’homme ne vit pas de pain seulement mais dans une tension volontariste vers des réalités autrement plus essentielles. C’est ainsi que je me suis décidé à m’enfoncer dans les solitudes de l’Egypte copte et levantines, terres qui ont vu naître le phénomène monastique chrétien…

L’un de auteurs modernes (pas chrétien mais résolument attaché à la pensée de la Grèce antique) qui m’a donné le coup de pied au cul est un Français bien de chez nous : un bourguignon comme vous cher ami « Aventurier ». Tout le monde ou presque connaît l’helléniste distingué, grand baroudeur, aventurier de l’esprit et écrivain vagabond fascinant qu’était le très regretté Jacques Lacarrière. Qui n’a pas lu son livre sur ce sujet Les hommes ivres de Dieu ?

Avant d’aborder les écrivains spirituels, je souhaite préciser (longuement je m’en excuse) mon approche de ce qu’il convient d’appeler la spiritualité érémitique. Je n’aborderai pas l’aspect historique (des Himalaya de livres existent sur le sujet) d’un phénomène commun à toutes les grandes familles spirituelles authentiques ; alors, de quoi s’agit-il ? :

A défaut de proclamer des « vérités supérieures », j’ai constaté que ces spirituels donnaient plus à voir qu’à entendre. Je n’ai pu m’empêcher de faire le rapprochement avec la parole de Jésus qui dit : Viens et vois ! Je crois fondamentalement en la vertu de l’exemple car on reconnaît l’arbre à ses fruits… Le reste n’est qu’un travestissement que l’on démasque à l’heure des trahisons, non seulement envers les autres mais surtout envers soi-même.

De nos jours (mais cela a toujours été) le monde vomit une logorrhée verbale et visuelle dénuée de sens et de beauté. Une jactance à tout va dont la nullité des propos est érigée en « sagesse ». Il m’a alors semblé qu’il était temps de redécouvrir une parole véritable n’ayant rien à vendre mais tout à partager. Quand je dis « parole véritable » je ne parle pas d’un magistère qui édicte des dogmes absolus qu’il faudrait croire pour atteindre le salut ; je parle d’une parole authentifiée par des actes qui s’inscrivent dans une dynamique de progrès spirituel et… par contrecoup, de bienfait matériel pour le meilleur profit de tous.

Je crois qu’on ne se sauve pas seul mais, pour employer un langage ecclésial (j’entends les ricanements), je crois qu’on est sauvé en communion avec tous et avec tout. Comme le rappelle le Talmud : il ne sauve rien celui que ne sauve pas tout. Cette dynamique de salut s’étend à tout le règne du vivant (humain, animal) jusque, j’oserai le dire, au règne minéral inanimé, c’est-à-dire l’ensemble du cosmos !

Dès lors, ces ermites, qui sont-ils ? Une survivance d’un temps qu’on croit révolu ? Ce sont surtout des aventuriers de l’esprit qui incarnent au fil des siècles la parole du prophète Osée : Je t’attirerai au désert et là, je parlerai à ton cœur. La « révélation » ne peut résonner que dans le silence d’un cœur pacifié, la connaissance (d’abord l’intuition) du tout et de son unicité ne peut avoir lieu que dans un esprit rassemblé. Un mental (et une corporéité ?) qui a su surmonter ses divisions, ses passions, et accéder à un haut degré de discernement.

Pour faire court, je restreindrai mon propos à la littérature érémitique occidentale. Les premiers écrits de ce type nous parviennent de la Communauté de Qûmran appelée hâtivement les Esséniens. Une réinterprétation de la sagesse ancestrale avec une formidable dimension apocalyptique, témoin des tensions politiques et des ruptures spirituelles qui régnaient en Israël dès le III°s avant l’ère. Une littérature communément baptisée manuscrits de la mer Morte (beaucoup d’encre et autant d’inepties ont été dites sur le sujet) qui a produit des textes sur plus de deux siècles jusqu’à la disparition de la « secte » du champ de l’histoire dans les années 135. Ils sont les plus anciens témoignages scripturaires d’une organisation monastique primitive comprenant en son sein, à la fois des conventuels et d’autre part des membres vivant comme on dit dans le siècle, c’est à dire hors des bâtiments. A ce jour, et quoi qu’on en ait dit, le mystère de Qûmran demeure intact !

Une longue évolution, encore très mal connue, donnera naissance bien plus tard aux premiers regroupements spirituels du monde chrétien : cellules érémitiques d’abord, bâtiments établissements monastiques rustiques ensuite. La terre qui a vu naître ce phénomène est l’Egypte, rapidement suivi de la Palestine puis de l’Asie Mineure avant de se répandre en Occident (Provence, Gaule, Italie, Irlande). Parallèlement, la diffusion du monachisme chrétien sera non moins conséquent dans la qualité de sa production littéraire et de sa pensée féconde en Syrie, en Ethiopie et en Mésopotamie (Irak, Kurdistan). Les vicissitudes historiques les condamneront plus ou moins rapidement soit à l’isolement, soit à un oubli définitif…

La littérature (orale et écrite) érémitique et monastique s’apparente à la méthode haggadique adoptée par les rabbins quant à l’interprétation de la Torah. Cette fois, il s’agit d’un travail d’exégèse et d’interprétations homilétiques des Ecritures selon une lecture chrétienne du salut.)

Outre les premiers écrits des antiques Abbas du désert (pères) dont les plus renommés sont Saint-Antoine, Saint-Paul de Thèbes et Saint-Macaire (Makarios), cette littérature prendra son essor et connaîtra un succès définitif avec les productions de ceux qu’on nomme les Pères de l’Eglise, grecs, arabes, syriaques, mésopotamiens et latins. Un « âge d’or » de la littérature chrétienne qui commence après l’élaboration du Nouveau Testament et qui se perpétuera, en Occident comme en Orient, jusqu’au XX°s (!) notamment à travers les textes spirituels de l’Orthodoxie. Le rôle des « pères spirituels » dans leur survivance et leur développement actuel a été, et est encore, fondamental. Ils ont sauvegardé et produit une « bibliothèque de la sagesse » essentiellement (mais pas seulement) grecque, russe, roumaine et serbe. Il n’est que de constater l’actuel revival intellectuel et spirituel des antiques monastères du Mont-Athos en Grèce, ceux de Russie ou coptes d’Egypte. Les listes d’attente sont longues et difficiles pour y effectuer une retraite !!!On connaît bien la science qui aborde la littérature des Pères grecs et latins qu’on nomme la patristique. La patrologie s‘intéresse surtout aux biographies des Pères et à leur environnement historique. On connaît moins, voire pas du tout pour le profane, la littérature essentiellement orientale rédigée en langue grecque (koïné tardive ou byzantine) ou syriaque. Pour les personnes désireuses de découvrir cet univers fascinant, je conseillerais d’aborder une synthèse de cette vaste littérature connue des spécialistes sous le nom étrange, voire rébarbatif, de Philocalie des Pères neptiques.

La « philocalie », comme son nom l’indique, signifie en grec l’amour de la beauté. Pas la beauté plastique mais la beauté globale ultime. Quant à « neptique », il s’agit de la nepsis, une ascèse du détachement des passions et de la maîtrise des désirs en vue de la purification du corps, du cœur et de l’esprit, afin d’atteindre par Grâce la « déification » de l’homme. C’est à dire son union personnelle avec le divin en Christ, fondement et vocation de la spiritualité chrétienne.

Mais oui, rien que ça ! Pas besoin d’aller en Inde, en Chine ou sur Mars pour trouver une « méthode de salut », avec invocation du Saint Nom (dite Prière de Jésus) et autre méthode respiratoire et mouvements gymniques dont nos amis bouddhistes ou hindous, et même musulmans (le dhikr soufi), sont familiers…

Les écrivains récents inspirés par cette spiritualité et sa « symbolique du désert » sont nombreux. Parmi eux, et dans l’univers spirituel qui m’est le plus familier, je citerai beaucoup d’orthodoxes connus tels que F. Dostoïevsky, L. Tolstoï, N. Kazantzakis, A. Soljenitsyne, Kh. Gibran, etc. L’un des fleurons de cette littérature est sans conteste le Récit du pèlerin russe d’un auteur anonyme du XIX°s, livre de chevet de tous ceux épris de quête spirituelle (réédité régulièrement en format de poche dans la collection « Sagesse » aux éditions du Seuil où, je le précise, je ne possède aucune action J).

Il existe également de nombreux écrivains de culture occidentale que je vous laisse le soin de découvrir, il faut bien que vous participiez un peu à cette quête J (ie. le bénédictin américain Thomas Merton, etc).

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CdP – Dans la réédition 1992 de la Petite Bibliothèque Payot, T. E. Lawrence écrit page 69 des Sept piliers de la sagesse : la race turque est la plus lente de l’Asie occidentale, peu capable de s’adapter aux formes nouvelles de gouvernement et de vie. Peut-on actualiser cette opinion à l’aune de la candidature européenne de la Turquie ?

W – Encore une fois, gare aux anachronismes ! Avant de répondre, un très bref aperçu de la situation :

L’empire ottoman, puissance européenne centrale d’avant 1914, était la seule nation de la région à n’avoir jamais connu l’occupation étrangère depuis des siècles. De fait, l’empire a traversé les siècles dans un immobilisme politique, social et intellectuel qui a freiné son évolution puis sa transition vers le XX°s. La « Sublime Porte » était connue par toutes les diplomaties européennes comme l’homme malade de l’Europe !

Les premières tentatives de transformation de la société turque ont eu lieu dès 1908 avec le mouvement « Jeune Turc ». L’émiettement permanent de l’empire durant les deux épouvantables guerres balkaniques de 1912-1913, suivi du recul de l’empire ottoman sur tous les fronts de 1912 à 1919, les déportations massives d’Arméniens puis l’effondrement de l’empire en 1919, ont mené à l’occupation de la Turquie par les puissances étrangères (russe, britannique, italienne et française). Le pays fut morcelé entre les turcs soumis et les minorités protégées (Grecs, Arméniens et Kurdes. Le traité de Sèvres scella la fin de la monarchie et l’abolition du califat. Celui de Lausanne en 1920 garantit l’indépendance de la nouvelle république de Mustapha Kemal qui instaura la capitale à Ankara.

A partir de cette date, la république kémaliste laïque au nationalisme exacerbé sera intraitable envers les minorités et n’aura de cesse de reconquérir l’Anatolie en combattant puis chassant les « étrangers » afin d’instaurer une Turquie « turquifiée ». Ces préalables dramatiques feront entrer la Turquie de plain-pied dans une ère nouvelle calquée, le croyait-on alors, sur les standards des nations européennes de l’époque (Constitution, Code Civil, etc).

L’analyse de T.E. Lawrence des années ‘20 se fonde sur l’état de la société turque avant la révolution kémaliste et prophétise surtout les tensions à venir (religieuses, ethniques, sociales, politiques) qui couvaient sous les cendres encore brûlantes de l’empire défunt qui n’allaient pas tarder à s’enflammer. Passer du XVIII°s au XX°s en faisant brutalement l’économie des « Lumlères » ne pouvait que favoriser l’émergence de futures dictatures ultranationalistes (années ’60 et ’70) mais également de résurgences fondamentalistes d’un islam bâillonné durant des décennies, de manière souvent violente il faut le rappeler. Sans parler de la violence armée d’une minorité kurde, d’abord autonomiste puis séparatiste, qui réclame des droits toujours contestés. Une analyse dont on constate les effets jusqu’à nos jours…

Le problème de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne n’est pas de savoir si l’UE doit accueillir une nation de tradition musulmane, mais de savoir si les fondamentaux de la république turque actuelle (ie. laïcité, liberté de conscience religieuse, pluralité politique, parlementarisme, respect des minorités, primauté des lois sur les coutumes, etc) sont compatibles avec les exigences des démocraties européennes et durablement garanties par une Constitution civile et un arsenal juridique suprême acceptés de tous. _______________________________________________________________________________________________
CdP – Si tu devais citer un auteur ayant écrit après 1970, quel serait-il ? Pourquoi ?

W – De fait, je me sens plus en harmonie avec des auteurs « aventuriers » qui allient à la fois la dimension exploratoire d’horizons géographiques à celles d’une quête spirituelle.

Je m’intéresse moins à la description du monde et aux exploits de ces aventuriers qu’au sens qu’il revêt pour celui qui le découvre… d’où mon absence de référence parmi les récits modernes !

Une petite exception toutefois : le « romancier » franco-albanais Cizia Zykë et son livre Oro. J’ai voulu l‘imiter au Panama mais… n’étais pas de taille !!! Mais, avec Zykë, s’agit-il encore de « littérature » ? ________________________________________________________________________________________________
CdP – A l’instar de la vie du journaliste Albert Londres, la tenue d’un blog n’est-elle pas pour toi l’occasion de témoigner sur les affres du monde que tu as parcouru ? Quelles sont tes expériences (ou ton ressenti) que tu pourrais juxtaposer avec celles de Londres ?

W – Malgré mon attitude de défenseur farouche de la liberté d’informer et de la libre expression, je suis hélas convaincu, trois fois hélas, que seule l’expérience personnelle prévaut. Je ne crois guère à l’éclosion d’une conscience qui s’effectuerait en dehors du champ de l’expérience charnelle.

Une « information » sur les affres du monde, malgré une empathie naturelle pour les victimes, restera toujours étrangère à soi : la souffrance ne se partage pas, encore moins avec des mots ou des images !

On sait l’isolement dans lequel ont vécu les rescapés de l’indicible (massacres des Arméniens, la Shoah, génocides khmer et tutsis) et le martyrologe est long. On peut essayer de comprendre de toute la force de son intelligence mais jamais on ne partagera l’intimité d’un vécu « autre ». Face à un homme qui souffre on reste frappé à jamais par l’incompréhension face à l’insondable ; on ne peut franchir le seuil de l’infranchissable. En de telles circonstances, je pense que l’homme est une île… inabordable, marquée sur aucune carte !

Personnellement, j’ai eu la chance de ne pas être confronté à des horreurs insupportables comme le sont les reporters de guerre (métier que j’aurais ardemment souhaité exercer), les personnels d’ONG dignes de ce nom ou les militaires engagés dans des conflits. Par contre, la misère, l’injustice et l’arbitraire m’ont régulièrement secoué dans des régions dont nous, nantis inconscients ou avachis, nous foutons complètement ; par manque d’information seulement ???

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